Tardes de soledad – réalisé par Albert Serra

  • Vu le 3 avril 

Tardes de soledad (Après-midi de solitude) est un film envoûtant. Un documentaire auquel on a du mal à croire. Un documentaire très théâtral, trop théâtral, mais dont on ressort comme d’un bon spectacle de théâtre : changé. Et le pire, c’est que ce n’est que deux heures de massacre de taureaux et de rodomontades masculinistes. 

Un microcosme théâtral dédié au rituel

Dans Tardes de soledad, il n’y a que trois lieux : l’hôtel, l’arène, et la voiture qui fait le lien entre les deux. La caméra ne quitte quasiment jamais des yeux le matador vedette péruvien, Andres Roca Rey, visage de marbre, expression figée, d’une beauté froide. Tout se raconte par le corps et par les rares paroles de l’entourage de Roca. Le matador et le taureau, deux faces d’une même pièce, tous les deux dégoulinants de sang, la langue tirée, le dos courbé, se font face comme deux acteurs sur scène.

Tout est réduit au minimum. Pas de voix off. La musique n’intervient qu’à deux reprises, au milieu et à la fin. On entend le public, mais on ne le voit jamais. Il n’y a que le pur spectacle. Du théâtre sans spectateurs ni spectatrices. Comme si la vie s’était arrêtée : comme si Roca allait avoir 28 ans toute sa vie, et que sa vie n’était que ça : l’hôtel, l’arène, la voiture. La chambre nappée d’or, le sol boueux de l’arène et le debrief de la voiture après le pansage des blessures. On n’a pas de contexte, pas de backstory. Tout ce qu’on a à comprendre sur la tauromachie, on le comprendra à travers l’image. Avec la distance introduite par le documentaire, nous, public étranger aux traditions espagnoles, on se demande : pourquoi pratique-t-on encore ces tueries aussi brutales que machistes ? Et l’on assiste, pendant deux heures, aux mêmes images qui se répètent, aux mêmes plans, aux mêmes jurons. On assiste à un rituel répété en boucle. 

Un monde sans femmes

On commence peu à peu à faire des liens. La tauromachie, c’est comme le sumo, c’est comme le colisée à Rome, c’est comme la lutte à Athènes. Ce sont des pratiques virilistes ancrée dans la tradition, qui reposent sur beaucoup de pratiques rituelles et superstitieuses. C’est aussi ridicule que fascinant : les lutteurs vivent dans des mondes sans femmes, des mondes d’hommes, pour les hommes, par les hommes, où l’on ne rêve que d’hommes. Les femmes ne sont même pas envisagées, à part peut-être quand ils traitent le taureau de “fils de pute”. C’est dire la misogynie. 

Dans la vie d’Andres Roca, il n’y a q’une seule femme : la Vierge, devant laquelle il se signe trois ou quatre fois avant de partir – de même qu’il se signe avant d’enfiler ses habits, avant de se coucher, avant de combattre, après de combattre. Albert Serra dit avoir voulu inclure plus de femmes dans le film ; et puis, constatant l’impossible, il a abandonné. Une seule vague apparition, une fan au milieu du film qui vient poser avec lui pour une photo après le combat – comme une apparition, un fantôme.

Mais ce qui est fascinant, c’est que ces hommes qui ne jurent que par le courage, les cojones, versent dans une symbolique homosexuelle absolument saillante dont ils n’ont absolument pas l’air de se rendre compte. Serra filme le rituel de l’habillement du matador, rituel profondément sexualisé : l’homme enfile ses bas comme un cliché de scène érotique. Un assistant, comme un écuyer, l’aide à enfiler son pantalon en le soulevant par derrière (!) Le combat face au taureau est un symbole de coït homosexuel à peine déguisé : les sexes du taureau comme celui du matador sont bien mis en valeur (à travers le collant de son costume resplendissant) ; l’épée qu’il plonge dans le coup du taureau n’est pas bien difficile à interpréter ; et l’entourage de Roca ne cesse de vanter les virils coups de reins de leur poulain. 

La tauromachie, c’est un monde d’hommes qui s’aiment entre eux, qui se désirent et qui sont manifestement à la recherche de quelque chose : le parangon d’un homme parfait ? d’un nouveau héros ? Qu’est-ce qui fascine autant ces (les ?) hommes dans les sports et leurs pratiques rituelles ? Quelle est la nature de ces images qui hantent leurs imaginaires ?

La machine à images 

Ce qui est le plus frappant, en effet, c’est la répétition. On doit bien assister à quatre corridas dans des villes différentes, autant en Espagne qu’au Pérou ; mais toutes se ressemblent. Seules les couleurs et les costumes changent ; une fois, la pluie tombe. Ce sont des rondes de sable et de sang, qu’on regarde avec réticence, mais dont il est difficile de détacher le regard. Pourquoi me suis-je imposé ça ? on se demande au début. Et puis on se laisse happer par la valse mortifère du matador et du taureau. Ce n’est plus un film ou un documentaire : c’est une série de tableaux. Serra est un peintre à la recherche de l’image parfaite. 

Car c’est cela qu’on finit par comprendre : les matadors cherchent une image parfaite. Ils cherchent à recréer le combat parfait entre l’homme et la bête, entre Saint-Georges et le dragon. Ils cherchent peut-être à retrouver dans le réel le caractère frappant d’une image pieuse. Et c’est paradoxal, puisque le taureau ensanglanté, le monstre, le “fils de pute”, est à peu près autant une figure christique que le matador. 

Le film s’arrête lorsqu’Andres Roca Rey exécute le combat parfait. Que le rituel est enfin parachevé, immaculé. Que le taureau meurt du premier coup, qu’il tombe raide mort. Toutes ces répétitions de combat, ce n’était pas pour nous habituer à la tauromachie, et encore moins pour nous la faire aimer – on ne peut s’empêcher de voir de l’ironie à travers la caméra d’Albert Serra, c’était pour nous montrer la quête toujours renouvelée des matadors. Ils veulent produire des images. Leur vie est stoppée, elle ne se résume qu’à ces images : c’est pour cela qu’elles doivent être parfaites. Les symboles donnent un sens à leur vie. 

J’en viens à penser qu’à travers les rituels, ces hommes cherchent tout un répertoire d’images symboliques qui leur permettent de trouver un héros. Une figure qui explique la morne répétition des mêmes actions au quotidien. Un sauveur qui sait ce qu’il fait, qui sait qui il est, et qu’ils désirent autant sur le plan abstrait que sur le plan matériel… 

Tout cela peut conduire les spectateurs et spectatrices à interroger leurs propres rapports aux sports et aux rituels associés – et en particulier pour les hommes cisgenres et hétérosexuels, à interroger leurs propres biais sexistes et leurs propres désirs homosexuels refoulés dans leurs imageries intérieures, peut-être. C’est sûrement aussi la raison pour laquelle Roca et le réalisateur sont en froid.


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