{"id":429,"date":"2025-04-04T12:57:15","date_gmt":"2025-04-04T10:57:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/?p=429"},"modified":"2025-04-05T00:06:40","modified_gmt":"2025-04-04T22:06:40","slug":"tardes-de-soledad-realise-par-albert-serra","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/2025\/04\/04\/tardes-de-soledad-realise-par-albert-serra\/","title":{"rendered":"Tardes de soledad \u2013 r\u00e9alis\u00e9 par Albert Serra"},"content":{"rendered":"\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Vu le 3 avril&nbsp;<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p><em>Tardes de soledad<\/em> (Apr\u00e8s-midi de solitude) est un film envo\u00fbtant. Un documentaire auquel on a du mal \u00e0 croire. Un documentaire tr\u00e8s th\u00e9\u00e2tral, trop th\u00e9\u00e2tral, mais dont on ressort comme d\u2019un bon spectacle de th\u00e9\u00e2tre : chang\u00e9. Et le pire, c\u2019est que ce n\u2019est que deux heures de massacre de taureaux et de rodomontades masculinistes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"TARDES DE SOLEDAD de Albert Serra | Bande-annonce\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/z6vrQY9luf8?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un microcosme th\u00e9\u00e2tral d\u00e9di\u00e9 au rituel<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans <em>Tardes de soledad<\/em>, il n\u2019y a que trois lieux : l\u2019h\u00f4tel, l\u2019ar\u00e8ne, et la voiture qui fait le lien entre les deux. La cam\u00e9ra ne quitte quasiment jamais des yeux le matador vedette p\u00e9ruvien, Andres Roca Rey, visage de marbre, expression fig\u00e9e, d\u2019une beaut\u00e9 froide. Tout se raconte par le corps et par les rares paroles de l\u2019entourage de Roca. Le matador et le taureau, deux faces d\u2019une m\u00eame pi\u00e8ce, tous les deux d\u00e9goulinants de sang, la langue tir\u00e9e, le dos courb\u00e9, se font face comme deux acteurs sur sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout est r\u00e9duit au minimum. Pas de voix off. La musique n\u2019intervient qu\u2019\u00e0 deux reprises, au milieu et \u00e0 la fin. On entend le public, mais on ne le voit jamais. Il n\u2019y a que le pur spectacle. Du th\u00e9\u00e2tre sans spectateurs ni spectatrices. Comme si la vie s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e : comme si Roca allait avoir 28 ans toute sa vie, et que sa vie n\u2019\u00e9tait que \u00e7a : l\u2019h\u00f4tel, l\u2019ar\u00e8ne, la voiture. La chambre napp\u00e9e d\u2019or, le sol boueux de l\u2019ar\u00e8ne et le debrief de la voiture apr\u00e8s le pansage des blessures. On n\u2019a pas de contexte, pas de backstory. Tout ce qu\u2019on a \u00e0 comprendre sur la tauromachie, on le comprendra \u00e0 travers l\u2019image. Avec la distance introduite par le documentaire, nous, public \u00e9tranger aux traditions espagnoles, on se demande : pourquoi pratique-t-on encore ces tueries aussi brutales que machistes ? Et l\u2019on assiste, pendant deux heures, aux m\u00eames images qui se r\u00e9p\u00e8tent, aux m\u00eames plans, aux m\u00eames jurons. On assiste \u00e0 un rituel r\u00e9p\u00e9t\u00e9 en boucle.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un monde sans femmes<\/h2>\n\n\n\n<p>On commence peu \u00e0 peu \u00e0 faire des liens. La tauromachie, c\u2019est comme le sumo, c\u2019est comme le colis\u00e9e \u00e0 Rome, c\u2019est comme la lutte \u00e0 Ath\u00e8nes. Ce sont des pratiques virilistes ancr\u00e9e dans la tradition, qui reposent sur beaucoup de pratiques rituelles et superstitieuses. C\u2019est aussi ridicule que fascinant : les lutteurs vivent dans des mondes sans femmes, des mondes d\u2019hommes, pour les hommes, par les hommes, o\u00f9 l\u2019on ne r\u00eave que d\u2019hommes. Les femmes ne sont m\u00eame pas envisag\u00e9es, \u00e0 part peut-\u00eatre quand ils traitent le taureau de \u201cfils de pute\u201d. C\u2019est dire la misogynie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la vie d\u2019Andres Roca, il n\u2019y a q\u2019une seule femme : la Vierge, devant laquelle il se signe trois ou quatre fois avant de partir \u2013 de m\u00eame qu\u2019il se signe avant d\u2019enfiler ses habits, avant de se coucher, avant de combattre, apr\u00e8s de combattre. Albert Serra dit avoir voulu inclure plus de femmes dans le film ; et puis, constatant l\u2019impossible, il a abandonn\u00e9. Une seule vague apparition, une fan au milieu du film qui vient poser avec lui pour une photo apr\u00e8s le combat \u2013 comme une apparition, un fant\u00f4me.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce qui est fascinant, c\u2019est que ces hommes qui ne jurent que par le courage, les <em>cojones<\/em>, versent dans une symbolique homosexuelle absolument saillante dont ils n\u2019ont absolument pas l\u2019air de se rendre compte. Serra filme le rituel de l\u2019habillement du matador, rituel profond\u00e9ment sexualis\u00e9 : l\u2019homme enfile ses bas comme un clich\u00e9 de sc\u00e8ne \u00e9rotique. Un assistant, comme un \u00e9cuyer, l\u2019aide \u00e0 enfiler son pantalon en le soulevant par derri\u00e8re (!) Le combat face au taureau est un symbole de co\u00eft homosexuel \u00e0 peine d\u00e9guis\u00e9 : les sexes du taureau comme celui du matador sont bien mis en valeur (\u00e0 travers le collant de son costume resplendissant) ; l\u2019\u00e9p\u00e9e qu\u2019il plonge dans le coup du taureau n\u2019est pas bien difficile \u00e0 interpr\u00e9ter ; et l\u2019entourage de Roca ne cesse de vanter les virils coups de reins de leur poulain.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La tauromachie, c\u2019est un monde d\u2019hommes qui s\u2019aiment entre eux, qui se d\u00e9sirent et qui sont manifestement \u00e0 la recherche de quelque chose : le parangon d\u2019un homme parfait ? d\u2019un nouveau h\u00e9ros ? Qu\u2019est-ce qui fascine autant ces (les ?) hommes dans les sports et leurs pratiques rituelles ? Quelle est la nature de ces images qui hantent leurs imaginaires ?<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La machine \u00e0 images&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p>Ce qui est le plus frappant, en effet, c\u2019est la r\u00e9p\u00e9tition. On doit bien assister \u00e0 quatre corridas dans des villes diff\u00e9rentes, autant en Espagne qu\u2019au P\u00e9rou ; mais toutes se ressemblent. Seules les couleurs et les costumes changent ; une fois, la pluie tombe. Ce sont des rondes de sable et de sang, qu\u2019on regarde avec r\u00e9ticence, mais dont il est difficile de d\u00e9tacher le regard. Pourquoi me suis-je impos\u00e9 \u00e7a ? on se demande au d\u00e9but. Et puis on se laisse happer par la valse mortif\u00e8re du matador et du taureau. Ce n\u2019est plus un film ou un documentaire : c\u2019est une s\u00e9rie de tableaux. Serra est un peintre \u00e0 la recherche de l\u2019image parfaite.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Car c\u2019est cela qu\u2019on finit par comprendre : les matadors cherchent une image parfaite. Ils cherchent \u00e0 recr\u00e9er le combat parfait entre l\u2019homme et la b\u00eate, entre Saint-Georges et le dragon. Ils cherchent peut-\u00eatre \u00e0 retrouver dans le r\u00e9el le caract\u00e8re frappant d\u2019une image pieuse. Et c\u2019est paradoxal, puisque le taureau ensanglant\u00e9, le monstre, le \u201cfils de pute\u201d, est \u00e0 peu pr\u00e8s autant une figure christique que le matador.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le film s\u2019arr\u00eate lorsqu\u2019Andres Roca Rey ex\u00e9cute le combat parfait. Que le rituel est enfin parachev\u00e9, immacul\u00e9. Que le taureau meurt du premier coup, qu\u2019il tombe raide mort. Toutes ces r\u00e9p\u00e9titions de combat, ce n\u2019\u00e9tait pas pour nous habituer \u00e0 la tauromachie, et encore moins pour nous la faire aimer \u2013 on ne peut s\u2019emp\u00eacher de voir de l\u2019ironie \u00e0 travers la cam\u00e9ra d\u2019Albert Serra, c\u2019\u00e9tait pour nous montrer la qu\u00eate toujours renouvel\u00e9e des matadors. Ils veulent produire des images. Leur vie est stopp\u00e9e, elle ne se r\u00e9sume qu\u2019\u00e0 ces images : c\u2019est pour cela qu\u2019elles doivent \u00eatre parfaites. Les symboles donnent un sens \u00e0 leur vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en viens \u00e0 penser qu\u2019\u00e0 travers les rituels, ces hommes cherchent tout un r\u00e9pertoire d\u2019images symboliques qui leur permettent de trouver un h\u00e9ros. Une figure qui explique la morne r\u00e9p\u00e9tition des m\u00eames actions au quotidien. Un sauveur qui sait ce qu&rsquo;il fait, qui sait qui il est, et qu\u2019ils d\u00e9sirent autant sur le plan abstrait que sur le plan mat\u00e9riel\u2026\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Tout cela peut conduire les spectateurs et spectatrices \u00e0 interroger leurs propres rapports aux sports et aux rituels associ\u00e9s \u2013 et en particulier pour les hommes cisgenres et h\u00e9t\u00e9rosexuels, \u00e0 interroger leurs propres biais sexistes et leurs propres d\u00e9sirs homosexuels refoul\u00e9s dans leurs imageries int\u00e9rieures, peut-\u00eatre.\u00a0C&rsquo;est s\u00fbrement aussi la raison pour laquelle Roca et le r\u00e9alisateur sont en froid. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image aligncenter size-full is-resized wp-duotone-duotone-1\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"577\" height=\"433\" src=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/signal-2023-09-24-18-21-52-089-removebg-preview.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-218\" style=\"width:345px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/signal-2023-09-24-18-21-52-089-removebg-preview.png 577w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/11\/signal-2023-09-24-18-21-52-089-removebg-preview-300x225.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 577px) 100vw, 577px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tardes de soledad (Apr\u00e8s-midi de solitude) est un film envo\u00fbtant. 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