{"id":399,"date":"2024-04-01T17:20:50","date_gmt":"2024-04-01T15:20:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/?p=399"},"modified":"2024-04-07T19:07:02","modified_gmt":"2024-04-07T17:07:02","slug":"mark-rothko-commissariat-de-suzanne-page-christopher-rothko-et-alii","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/2024\/04\/01\/mark-rothko-commissariat-de-suzanne-page-christopher-rothko-et-alii\/","title":{"rendered":"Mark Rothko &#8211; Commissariat de Suzanne Pag\u00e9, Christopher Rothko et alii"},"content":{"rendered":"\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>vue le 31 mars \u00e0 la Fondation Louis Vuitton<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p style=\"font-size:clamp(0.875rem, 0.875rem + ((1vw - 0.2rem) * 0.708), 1.3rem);\">Soyons francs : l\u2019exposition Mark Rothko \u00e0 la Fondation Louis Vuitton a tout pour elle. Titanesque, elle s\u2019\u00e9tend sur quatre \u00e9tages, dans des galeries larges, dans les conditions les plus fid\u00e8les aux v\u0153ux de l\u2019artiste. Elle se paie m\u00eame le luxe d\u2019accompagner les toiles de Rothko de statues de Giacometti, dans une salle au plafond de plus de trente m\u00e8tres de haut. \u00c7a fait de l\u2019effet. Et pourtant, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de ressentir un certain malaise. Pour qu\u2019une exposition atteigne de tels niveaux de pr\u00e9sentation, faut-il n\u00e9cessairement qu\u2019elle soit financ\u00e9e par une fondation priv\u00e9e ? Une culture de qualit\u00e9 doit-elle d\u00e9pendre de la mansu\u00e9tude de Bernard Arnault et de ses comparses ? L\u2019art a toujours prosp\u00e9r\u00e9 gr\u00e2ce aux g\u00e9n\u00e9reux dons de protecteurs et de m\u00e9c\u00e8nes ; mais que ceux-ci aient obtenu une place aussi pr\u00e9pond\u00e9rante peut inqui\u00e9ter quant \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance des cr\u00e9ateurs et cr\u00e9atrices.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Exposition &quot;Mark Rothko&quot; | Bande-annonce\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/anZx9DWhVVU?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><figcaption class=\"wp-element-caption\">Le trailer de l&rsquo;expo, aussi classe qu&rsquo;\u00e9pique. Il a en plus le m\u00e9rite de donner un aper\u00e7u de la mus\u00e9ographie et des \u0153uvres qu&rsquo;on verra. Ah, vraiment, FLV, dois-je te ha\u00efr ou t&rsquo;adorer ? <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le Rothko des d\u00e9buts demande plus du visiteur<\/h2>\n\n\n\n<p>Du reste, je demeure un peu circonspect face \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Rothko, dont la r\u00e9putation n\u2019est plus \u00e0 faire. Cette exposition a cependant une \u00e9norme qualit\u00e9, en plus de toutes celles d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9es, qui \u00e9taient davantage d\u2019ordre mat\u00e9riel : c\u2019est que c\u2019est une r\u00e9trospective qui pr\u00e9sente des \u0153uvres du d\u00e9but de sa carri\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or le Rothko des d\u00e9buts, encore figuratif, puis dans sa transition vers l\u2019abstrait, est loin d\u2019\u00eatre aussi conciliant que dans sa p\u00e9riode classique. Le spectateur doit se confronter \u00e0 ses premi\u00e8res \u0153uvres, qui sont assez angoissantes, qui demandent un investissement intellectuel et \u00e9motionnel plus important. Par exemple, ses peintures du m\u00e9tro new-yorkais, o\u00f9 les voyageurs spectraux semblent tous regarder dans le vide. D\u2019un escalier esquiss\u00e9 de quelques coups de pinceaux secs, comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8rement mat\u00e9rialis\u00e9, une silhouette descend. Les personnages semblent dispara\u00eetre d\u2019une colonne \u00e0 l\u2019autre. Les espaces sont liminaires, aussi r\u00e9guliers qu\u2019angoissants.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de comparer ces tableaux aux fresques m\u00e9di\u00e9vales italiennes, comme on en voit \u00e0 Florence, par exemple. Dans toutes les postures de ces personnages, dans la courbure de leurs lignes, dans la circulation de leurs regards, on peut voir que Rothko s\u2019est inspir\u00e9 de cette \u00e8re. On le voit aussi dans sa technique : je n\u2019y connais rien, il faut l\u2019avouer. Mais l\u2019aspect tr\u00e8s lisse des figures et des fonds \u00e9voque effectivement la peinture m\u00e9di\u00e9vale. Je l\u2019ai fait remarquer \u00e0 mon fr\u00e8re, et mon intuition s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9e juste lorsqu\u2019un guide qui nous faisait faire une micro-visite (autre petit luxe de la maison) nous a expliqu\u00e9 que Rothko admirait grandement Fra Angelico.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il entre dans sa p\u00e9riode n\u00e9o-surr\u00e9aliste, les oranges et verts clairs changent de l\u2019atmosph\u00e8re maladive des premi\u00e8res peintures. Il n\u2019y a en outre plus ces visages qui semblaient tous dissimuler leur souffrance ou leur contrition. Dans certaines, comme <em>Sea fantasy<\/em>, on voit clairement l\u2019influence des formes de Juan Miro. Mais les toiles de Rothko sont bien plus charg\u00e9es et tumultueuses que celles de Miro. Il est difficile de s\u2019y rep\u00e9rer ou d\u2019accrocher son regard quelque part.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La p\u00e9riode \u00ab classique \u00bb : peut-on reprocher \u00e0 une \u0153uvre d&rsquo;\u00eatre confortable ? <\/h2>\n\n\n\n<p>Le changement est donc radical, lorsqu\u2019en 1949, il commence \u00e0 exp\u00e9rimenter avec le langage pictural qui devient rapidement le sien : ces formes rectangulaires sur un fond uni. On ressent physiquement ce changement car dans une seule et m\u00eame salle, deux exp\u00e9rimentations abstraites s\u2019opposent. On a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 des toiles abruptes, ardues, aux couleurs cassantes, o\u00f9 l\u2019\u0153il n\u2019a nulle part o\u00f9 se reposer. D\u2019un autre, les premi\u00e8res toiles \u00ab multiformes \u00bb, qui sont accueillantes et chaleureuses. D\u2019un coup, la tension se diffuse, et la foule de visiteurs du mus\u00e9e se disperse. Les spectateurs sont moins cramponn\u00e9s aux toiles. L\u2019espace semble d\u2019un coup plus vaste, on se sent moins claustrophobe.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On comprend tout de suite l\u2019importance qu\u2019accordait Rothko \u00e0 la sensualit\u00e9 et au toucher. En une salle, on passe d\u2019un rapport conflictuel entre l\u2019\u0153il et la toile, \u00e0 un rapport apais\u00e9. Les toiles accueillent l\u2019\u0153il, se laissent caresser. Le premier adjectif qui vient \u00e0 l\u2019esprit est : doux. Elles sont fra\u00eeches et \u00e9voquent d\u2019un coup \u00e0 rapport plus sensuel \u00e0 l\u2019environnement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 partir de l\u00e0, ce n\u2019est plus que la d\u00e9clinaison et l\u2019\u00e9volution de ce mod\u00e8le de peinture. Mais c\u2019est aussi l\u00e0 que mon int\u00e9r\u00eat a commenc\u00e9 \u00e0 d\u00e9cro\u00eetre. Peut-on reprocher \u00e0 une \u0153uvre d\u2019\u00eatre confortable ? Personnellement, je ne peux me satisfaire d\u2019une \u0153uvre qui antagonise aussi peu le spectateur, qui ne semble \u00eatre que bienveillante envers lui. J\u2019entendais une famille se r\u00e9jouir de la douceur de Rothko, en l\u2019opposant \u00e0 la \u00ab violence \u00bb d\u2019autres artistes comme Francis Bacon. Je n\u2019attends pas de la peinture qu\u2019elle me mette mal \u00e0 l\u2019aise, qu\u2019elle me perturbe ou me d\u00e9range. Je souhaite simplement qu\u2019elle me demande un certain engagement, qu\u2019elle interroge mes propres r\u00e9actions, ou qu\u2019elle provoque des sentiments neufs. Dans la galerie centrale pr\u00e9sentant les \u0153uvres des ann\u00e9es cinquante, c\u2019est principalement une forme de b\u00e9atitude que les visiteurs semblent ressentir.<\/p>\n\n\n\n<p>Parvenir \u00e0 faire consensus, \u00e0 cr\u00e9er une forme de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et d\u2019harmonie chez toutes et tous est pourtant le r\u00e9sultat d\u2019un processus de travail colossal. Rothko d\u00e9testait qu\u2019on fasse de sa peinture une d\u00e9coration : il s\u2019est ainsi retir\u00e9 de la commande tr\u00e8s r\u00e9mun\u00e9ratrice pour le restaurant Four Seasons \u00e0 New York. Il ne se consid\u00e9rait pas non plus comme un peintre de la couleur. Son \u0153uvre transcende la simple couleur, puisqu\u2019il dit lui-m\u00eame chercher la lumi\u00e8re, comme nous le rappellent les citations affich\u00e9es de fa\u00e7on un peu kitsch sur les murs de l\u2019expo. Pour lui, il faut pouvoir regarder ses tableaux de tr\u00e8s pr\u00e8s, \u00e0 18 pouces (environ 50cm !) pour les appr\u00e9cier pleinement. En outre, il recommandait de les faire exposer dans des conditions tr\u00e8s pr\u00e9cises, sur des murs teint\u00e9s d\u2019une nuance assez chaude de gris. Rothko \u00e9tait loin de se consid\u00e9rer comme un peintre d\u00e9coratif qui viserait un plaisir assez basique du spectateur. Celui-ci n\u2019est pas cens\u00e9 y faire glisser son regard en se disant qu\u2019il mettrait bien la version carte postale dans son salon.<\/p>\n\n\n\n<p>De mon c\u00f4t\u00e9, bien que j\u2019admire la technique de l\u2019artiste, j\u2019ai du mal \u00e0 d\u00e9passer l\u2019aspect consensuel de ses toiles. Je peine \u00e0 me plonger dans ses \u0153uvres, \u00e0 dialoguer avec elles. C\u2019est peut-\u00eatre une question de temps. En revanche, je me suis moi-m\u00eame surpris \u00e0 appr\u00e9cier les beaux rouges et oranges des toiles, \u00e0 me dire \u00ab tiens, c\u2019est joli \u00bb, puis \u00e0 passer \u00e0 la suivante. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019est le probl\u00e8me : le spectateur. Il faut apprendre, ou r\u00e9apprendre, \u00e0 dialoguer avec l\u2019\u0153uvre, \u00e0 l\u2019apprivoiser, et non \u00e0 la consommer. C\u2019est le spectateur qui fait de l\u2019\u0153uvre un bien de consommation ou un simple objet d\u00e9coratif. Voil\u00e0 pourquoi je me refuse g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 prendre les \u0153uvres en photo.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans cet \u00e9tat d\u2019esprit, r\u00e9concili\u00e9 avec Rothko, que j\u2019ai poursuivi ma visite. J\u2019ai pu mieux appr\u00e9cier les peintures lie-de-vin destin\u00e9es au <em>Four Seasons<\/em>, ou bien la suite des <em>Black on Grey <\/em>expos\u00e9e avec les Giacometti qui auraient influenc\u00e9 l\u2019artiste. Il faut dire que ces deux ensembles de peintures ont l\u2019avantage d\u2019avoir chacun une salle d\u00e9di\u00e9e, de former des touts unis, dont les pi\u00e8ces se r\u00e9pondent entre elles dans un espace d\u00e9di\u00e9. C\u2019est aussi cela que je retiens de cette exposition : la mise en espace. Les commissaires ont tenu \u00e0 garder aussi bien des dispositions colossales, comme celle des <em>Four Seasons<\/em> et des <em>Black on Grey<\/em>, mais aussi d\u2019autres beaucoup plus intimistes, avec seulement trois tableaux. Cette architecture plus restreinte \u00e9tait apparemment ch\u00e8re \u00e0 Rothko.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En bref, c\u2019\u00e9tait une exposition aussi fantastique que fatigante. Je n\u2019en aime pas beaucoup plus l\u2019\u0153uvre de Rothko, mais j\u2019en ressors avec un int\u00e9r\u00eat renouvel\u00e9 pour elle. Et toujours un sentiment d\u2019amour-haine pour la Fondation Louis Vuitton, qui m\u2019a toujours offert des fantastiques exp\u00e9riences mus\u00e9ographiques, mais \u00e0 quel prix ?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Soyons francs : l\u2019exposition Mark Rothko \u00e0 la Fondation Louis Vuitton a tout pour elle. Titanesque, elle s\u2019\u00e9tend sur quatre \u00e9tages, dans des galeries larges, dans les conditions les plus fid\u00e8les aux v\u0153ux de l\u2019artiste. 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