{"id":316,"date":"2024-01-05T15:49:20","date_gmt":"2024-01-05T14:49:20","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/?p=316"},"modified":"2024-01-25T17:00:46","modified_gmt":"2024-01-25T16:00:46","slug":"nicolas-de-stael-commissariat-de-charlott-barat-et-pierre-wat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/2024\/01\/05\/nicolas-de-stael-commissariat-de-charlott-barat-et-pierre-wat\/","title":{"rendered":"Nicolas de Sta\u00ebl &#8211; Commissariat de Charlotte Barat et Pierre Wat"},"content":{"rendered":"\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>vue le 1er octobre 2023 et le 4 janvier 2024<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction &#8211; Deux visites, une seule recontre<\/h2>\n\n\n\n<p>Je suis donc all\u00e9 voir deux fois l\u2019exposition De Sta\u00ebl au Mus\u00e9e d\u2019art moderne. Une fois quatre heures, une fois trois, \u00e7a pourrait sembler trop ; en r\u00e9alit\u00e9 je crois que ce ne sera jamais assez. En quelques mois, je me suis rendu compte que les toiles expos\u00e9es m\u2019avaient manqu\u00e9. Je voulais les revoir avant qu\u2019elles ne partent pour de bon.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Ce retour m\u2019a aussi permis de confirmer que je n\u2019\u00e9tais pas un intello vaniteux, du moins pas que. La premi\u00e8re fois, j\u2019y allais certainement en raison de l\u2019int\u00e9r\u00eat culturel de l\u2019exposition : je connaissais De Sta\u00ebl gr\u00e2ce \u00e0 quelques toiles observ\u00e9es au m\u00e9morial de Caen, que j\u2019avais vraiment appr\u00e9ci\u00e9es. Je voulais en voir davantage. La seconde fois, c\u2019\u00e9tait pour retrouver les toiles. Pour poursuivre la relation entam\u00e9e lors de notre premi\u00e8re rencontre. Cela peut para\u00eetre niais, ou bien outrageusement p\u00e9dant, mais je suis honn\u00eate : ma seconde visite s\u2019est faite bien plus sur un plan \u00e9motionnel qu\u2019intellectuel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 ce que j\u2019ai pens\u00e9 dans les vastes salles du mus\u00e9e. Comme les personnes, les peintures racontent et font \u00e9crire. Comme les personnes, elles ne pourront jamais \u00eatre enti\u00e8rement d\u00e9crypt\u00e9es. Elles ont une vie, une int\u00e9riorit\u00e9, qui n\u2019est connue que d\u2019elles-m\u00eames. On y projette \u00e9videmment beaucoup de choses, et l\u2019abstraction facilite beaucoup ce ph\u00e9nom\u00e8ne \u2013 au fond, chacun y voit ce qu\u2019il veut y voir. Mais je pense que l\u00e0 aussi, la comparaison est valable : la relation que l\u2019on a \u00e0 chacun est unique. Cependant, dans une exposition, on est contraints de fraterniser \u00e0 la h\u00e2te avec les \u0153uvres. On doit aussi les quitter, pour ensuite ne jamais les revoir. C\u2019est une relation unique, mais aussi intense et soudaine. Parcourir une exposition, c\u2019est pour moi se donner la possibilit\u00e9 d\u2019une dizaine de coups de foudre en l\u2019espace de quelques heures.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Quitter l\u2019exposition est alors d\u00e9chirant. Je suis tomb\u00e9 amoureux de quelques \u0153uvres de Nicolas de Sta\u00ebl. Il y a des toiles, comme des personnes, devant qui l\u2019on ne peut s\u2019emp\u00eacher de sourire. Et pourtant, au fond, on sait qu\u2019on ne les reverra jamais. Pourquoi pas prendre une photo ; mais regarder la photo, c\u2019est un peu comme regarder les vestiges des temples grecs. Ou bien plus simplement de regarder une captation d\u2019une pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre. Il n\u2019y a plus de sentiment. On peut reconstituer la r\u00e9ception intellectuelle de l\u2019\u0153uvre, mais pas la relation sentimentale qu\u2019on avait tiss\u00e9e avec celle-ci. On ne pourra pas la r\u00e9\u00e9voquer. Il faut donc accepter que les expositions soient des exp\u00e9riences uniques et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res, comme le th\u00e9\u00e2tre et la danse. Voil\u00e0 pourquoi, comme j\u2019en avais l\u2019occasion, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de retrouver ces \u0153uvres-visages avant qu\u2019elles ne disparaissent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-4-3 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Satin Doll\" width=\"500\" height=\"375\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/nlqZF_1ZsiM?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><figcaption class=\"wp-element-caption\">Le genre de musique que j&rsquo;ai \u00e9cout\u00e9 pendant trois heures lors de ma derni\u00e8re visite. Parfait pour visiter une expo, pour travailler, ou pour contempler le vide existentiel de mon \u00eatre. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Parenth\u00e8se philo &#8211; Nicolas de Sta\u00ebl : s\u00e9parer l&rsquo;homme de l&rsquo;artiste ? <\/h2>\n\n\n\n<p>En clair, je vous conseille d&rsquo;aller voir Nicolas de Sta\u00ebl au Mus\u00e9e d\u2019art moderne avant le 21 janvier. L\u2019exposition adopte un format monographique. Les \u0153uvres pr\u00e9sent\u00e9es vont du d\u00e9but de sa carri\u00e8re \u00e0 sa mort. Cela ne repr\u00e9sente que dix ans ; mais De Sta\u00ebl a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s prolifique. Charlotte Barat explique ainsi, dans un spot promotionnel pour france tv, qu\u2019on d\u00e9nombre plus de mille peintures et mille dessins de l\u2019artiste. La visite est donc longue \u2013 c\u2019est une raison suppl\u00e9mentaire d\u2019y aller plusieurs fois. Ce format est tr\u00e8s plaisant puisqu\u2019il permet d\u2019explorer les diff\u00e9rentes facettes de l\u2019imaginaire d\u2019un artiste.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il induit aussi une r\u00e9flexion sur la vie enti\u00e8re de Nicolas de Sta\u00ebl, en posant l\u2019\u00e9ternelle question de la s\u00e9paration de l\u2019\u0153uvre et de l\u2019artiste. Il est souvent admir\u00e9 pour ses airs m\u00e9lancoliques, sa facette d\u2019artiste aussi maudit que romantique, qui a mis fin \u00e0 ses jours \u00e0 cause notamment d\u2019un d\u00e9sespoir amoureux. Mais il a aussi d\u00e9laiss\u00e9 sa famille pour la peinture. Il a laiss\u00e9 sa femme avec sa fille pour aller s\u2019isoler dans sa demeure. Sa famille a aussi \u00e9t\u00e9 la victime de grandes col\u00e8res lors desquelles il mena\u00e7ait de l\u2019abandonner. Sa fille Anne l\u2019\u00e9voque rapidement dans des extraits de documentaire diffus\u00e9s dans l\u2019exposition. Il a aussi tromp\u00e9 sa femme et s\u2019est finalement jet\u00e9 dans le vide apr\u00e8s avoir compris que sa relation adult\u00e8re \u00e9tait vou\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Nicolas de Sta\u00ebl \u00e9tait donc aussi, il faut le dire, un sale type. Pas un Picasso, mais quelqu\u2019un d\u2019humainement assez n\u00e9faste.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab S\u00e9parer l\u2019homme de l\u2019artiste \u00bb est une expression \u00e0 mon avis assez trompeuse. Il me semble que la plupart des arguments r\u00e9actionnaires qui visent \u00e0 d\u00e9fendre un artiste lorsqu\u2019il est accus\u00e9 de violences se basent justement sur une union entre l\u2019homme et l\u2019artiste : on justifie \u2013 ou \u00e0 d\u00e9faut, on excuse \u2013 un homme par la qualit\u00e9 de son art. Or c\u2019est pour moi inacceptable. Le plaisir que je prends \u00e0 me plonger dans les \u0153uvres de Nicolas de Sta\u00ebl n\u2019ont rien \u00e0 voir avec son caract\u00e8re. Quand bien m\u00eame sa m\u00e9lancolie transpara\u00eetrait \u00e0 travers ses \u0153uvres, je refuse tout proc\u00e9d\u00e9 qui viserait \u00e0 romanticiser ce trait pernicieux de sa personnalit\u00e9, puis \u00e0 excuser son comportement envers son entourage.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ma position est alors assez d\u00e9licate. Je dois prendre sur moi d\u2019assumer que les \u0153uvres qui me passionnent sont le produit du mal-\u00eatre d\u2019autrui. Je peux me le permettre, car je consid\u00e8re qu\u2019\u00e9tant au courant de ce que Nicolas de Sta\u00ebl a fait, c\u2019est \u00e0 moi de juger si je souhaite ou non voir ses \u0153uvres. Et personnellement, je pense que ses tableaux sont suffisamment \u00e9loign\u00e9s de la violence psychologique qu\u2019il a pu commettre : cette violence n\u2019est pas une composante essentielle de ses tableaux. Ils ne la repr\u00e9sentent pas, au sens propre comme au sens figur\u00e9. Ils en sont le produit et non l\u2019incarnation. Les peintures expos\u00e9es n\u2019\u00e9voquent pas le mal qu\u2019il a pu commettre. Je d\u00e9cide donc, dans ce cas, de bel et bien s\u00e9parer momentan\u00e9ment l\u2019\u0153uvre et l\u2019artiste. Je d\u00e9cide de me laisser librement profiter des \u0153uvres de De Sta\u00ebl en mettant de c\u00f4t\u00e9 ce que je sais de lui le temps de l\u2019exposition, car <em>a priori<\/em>, cela ne me d\u00e9range pas au point que je ne supporte pas de voir ses \u0153uvres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s\u2019agit pas, \u00e9videmment, de comparer les violences et d\u2019\u00e9tablir une \u00e9chelle de nuisance dont d\u00e9pendrait la \u00ab montrabilit\u00e9 \u00bb d\u2019un artiste. Je pense qu\u2019il est important de savoir d\u2019o\u00f9 na\u00eet l\u2019art et quels maux il a pu \u00eatre le responsable. Il en va de m\u00eame avec les v\u00eatements que l\u2019on porte ou les produits que l\u2019on consomme : il ne s\u2019agit pas de condamner les gens qui portent de Nike, mais de s\u2019assurer que tout le monde sache dans quelles conditions elles sont produites. Une fois que c\u2019est fait, il revient \u00e0 chacun d\u2019\u00e9valuer s\u2019il veut s\u2019exposer ou non \u00e0 telle \u0153uvre en fonction de sa propre sensibilit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui me concerne, je refuse de me rendre \u00e0 une exposition consacr\u00e9e \u00e0 Picasso. Je ne condamne en rien l\u2019exposition de ses \u0153uvres. Ce que je condamne, c\u2019est le manque d\u2019informations donn\u00e9es \u00e0 son sujet. Il faut que les commissaires donnent au public la possibilit\u00e9 de juger d\u2019un artiste et de son \u0153uvre dans leur plein jour. S\u2019ils ne donnent pas au public les conditions dans lesquelles Picasso a r\u00e9alis\u00e9 certaines de ses \u0153uvres, ils l\u2019ali\u00e8nent d\u2019une partie de ses capacit\u00e9s d\u2019analyse et de r\u00e9ception de ces \u0153uvres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div data-wp-interactive=\"core\/file\" class=\"wp-block-file\"><object data-wp-bind--hidden=\"!state.hasPdfPreview\" hidden class=\"wp-block-file__embed\" data=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/dp_nicolas_de_stael_mam_22092023.pdf\" type=\"application\/pdf\" style=\"width:100%;height:600px\" aria-label=\"Contenu embarqu\u00e9 Le dossier de presse, qui a le m\u00e9rite d&apos;\u00eatre imag\u00e9. Disponible sur le site du MAM : https:\/\/www.mam.paris.fr\/fr\/expositions\/exposition-nicolas-de-stael.\"><\/object><a id=\"wp-block-file--media-20fbc2d9-d01d-402b-9f53-c7477c34c5c2\" href=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/dp_nicolas_de_stael_mam_22092023.pdf\">Le dossier de presse, qui a le m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre imag\u00e9. 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On reconna\u00eet souvent parmi les formes, les lignes et les couleurs des \u00e9l\u00e9ments concrets et tangibles \u2013 ou bien ce sont ces m\u00eames formes, lignes et couleurs qui donnent naissance \u00e0 une composition r\u00e9miniscente de certains aspects du r\u00e9el. C\u2019est ce qui rend ses peintures aussi faciles d\u2019acc\u00e8s : on peut se servir de l\u2019ancrage dans le r\u00e9el comme d\u2019une porte d\u2019entr\u00e9e, \u00e0 l\u2019instar de l\u2019impressionnisme. Au fond, ce qui m\u2019importe dans un tableau de Monet, ce sont les jeux de lumi\u00e8res et les couleurs surr\u00e9elles. Mais c\u2019est d\u2019abord une sc\u00e8ne bien reconnaissable qui attire mon regard. \u00c0 cela pr\u00e8s que pour De Sta\u00ebl c\u2019est souvent le proc\u00e9d\u00e9 inverse : ce sont d\u2019abord les couleurs qui m\u2019attirent ; puis je lis le titre (<em>Le parc des Princes<\/em>, par exemple) ; et puis je laisse les couleurs et les formes s\u2019arranger sous mes yeux pour former une sc\u00e8ne vive et exalt\u00e9e. Pour les premi\u00e8res \u0153uvres expos\u00e9es, purement abstraites, il faudra juste se lancer et plonger dans la toile \u2013 se laisser prendre par ses sentiments.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Court r\u00e9cit de ma travers\u00e9e de l\u2019exposition \u2013 avec pour \u00e9tapes les \u0153uvres qui m\u2019ont le plus marqu\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">a) L&rsquo;obscurit\u00e9 des ann\u00e9es 1940<\/h2>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res toiles sont sombres ; elles ont pour beaucoup \u00e9t\u00e9 peintes pendant ou apr\u00e8s la guerre, dans un contexte de p\u00e9nurie de ressources. L\u2019exemple le plus frappant est peut-\u00eatre celui de la <em>Composition en noir<\/em> de 1946, que lui-m\u00eame consid\u00e8re \u00eatre un des \u00ab points culminants \u00bb de son \u0153uvre. C\u2019est une v\u00e9ritable vision organique : un c\u0153ur obscur est parcouru par des veines palpitant de rouge, de vert, de bleu et de jaune. Les lignes noires enchev\u00eatr\u00e9es se croisent et s\u2019accrochent pour former des ponts, des arcades, et finalement une immense construction. Les diff\u00e9rentes compositions au fusain \u00e9voquent quant \u00e0 elles le film noir : des formes fant\u00f4matiques se d\u00e9tachent du papier. Je citerai aussi <em>Hommage \u00e0 Piran\u00e8se <\/em>et <em>Eau-de-vie<\/em>, toiles plus petites que la <em>Composition en noir<\/em>, toutes deux r\u00e9alis\u00e9es en 1948. L\u2019une, dans un cadre en m\u00e9tal, pr\u00e9sente aussi une architecture rugissante qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve vers les cimes ; des poutres griffent les polygones de leurs verticales. Des formes d\u2019antennes-totems d\u00e9coupent le ciel en morceaux de vitrail. L\u2019autre est malax\u00e9e par les coups de pinceau diagonaux ; il faut s&rsquo;approcher pour voir comment la forme, le flot uni qu&rsquo;on voit de loin, est en fait le fruit d&rsquo;une digestion intense et continue. Cette sorte de fourrure de peinture, on ne peut l\u2019observer qu\u2019en s\u2019approchant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">b) Les tesselles magiques<\/h2>\n\n\n\n<p>Je passe une ou deux salles, quelques autres toiles remarquables, pour arriver \u00e0 l\u2019ann\u00e9e 1951, celle des formes de tesselles. Ces sortes de rectangles reprennent le dessin de morceaux de mosa\u00efques ou de pavements. De Sta\u00ebl les joint et les relie pour composer aussi bien des villes que d\u2019imposantes ziggourats. Dans <em>La ville blanche<\/em>, les tesselles forment des habitations qui \u00e9voquent les villages c\u00f4tiers de Santorin. Le tableau s&rsquo;ouvre et se referme selon qu&rsquo;on regarde la ville et ses lumi\u00e8res ou plut\u00f4t sa texture et sa pierre. C\u2019est un paysage qu\u2019on regarde de loin, mais qu\u2019on a l\u2019impression de tenir pr\u00e8s de nous. Une des <em>Compositions <\/em>de 1951 s\u2019\u00e9l\u00e8ve \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de <em>La ville<\/em>. C\u2019est un titan en robe \u00e0 motifs, entre tour de Babel et sapin de No\u00ebl. Les tesselles s\u2019irisent au fil du regard qui les caresse. Mais quand on s\u2019approche, ce sont des ruches, des fourmili\u00e8res qui s\u2019enfoncent dans la mati\u00e8re de la toile : le relief, soudain, se d\u00e9clare. Quand on regarde cet \u00e9trange building de biais, on le voit onduler et danser.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi \u00e0 cette p\u00e9riode que De Sta\u00ebl r\u00e9introduit le r\u00e9el dans ses compositions. Ce sont notamment des fleurs. \u00c0 c\u00f4t\u00e9 des c\u00e9l\u00e8bres <em>Trois pommes en gris<\/em> (1952), se trouvent les <em>Fleurs<\/em> (1951). La peinture, plus lisse que dans les autres compositions, forme une sorte de roche volcanique qui rougeoie, mauve cr\u00e9pusculaire. Dans ce crat\u00e8re se d\u00e9verse un \u00e9boulement de p\u00e9tales, depuis une falaise spectrale, aux parois orageuses, qui forme l\u2019horizon. On retrouve la force architecturale de ses toiles de 1948 ; mais cette fois-ci elle est d\u00e9plac\u00e9e, transform\u00e9e, pour r\u00e9aliser un motif floral.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">c) Grandes et petites pi\u00e8ces<\/h2>\n\n\n\n<p>Viennent ensuite une s\u00e9rie de paysages, et plusieurs tr\u00e8s grandes toiles dont <em>L\u2019orchestre <\/em>(1953)<em> <\/em>et <em>Le parc des princes <\/em>(1952). Malgr\u00e9 la quantit\u00e9 des paysages et l\u2019immensit\u00e9 des peintures, je suis moins boulevers\u00e9 par cette partie de l\u2019exposition. <em>Le parc des princes<\/em> est une \u0153uvre majeure et m\u00e9morable : bien d\u2019autres en parleront bien mieux que moi. Peut-\u00eatre que le caract\u00e8re colossal de ces pi\u00e8ces fait aussi obstacle au rapport tr\u00e8s personnel que j\u2019aime \u00e9tablir avec les \u0153uvres.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans une salle au plafond assez bas, plus petite, nous sont justement montr\u00e9es des toiles plus intimes, datant de 1953 : le <em>Portrait d\u2019Anne<\/em>, <em>Deux vases de fleur<\/em> et <em>Table rose,<\/em> entre autres. Malgr\u00e9 la raret\u00e9 des figures humaines chez l\u2019artiste \u2013 et la puissance color\u00e9e du tableau, il faut dire \u2013 ce sont toujours les fleurs qui me laissent bouche b\u00e9e. Sur un bleu abyssal flottent des fleurs, comme des feux d\u2019artifices en tissu, au-dessus de l\u2019eau polaire. La <em>Table rose<\/em> se trouve elle-aussi sur ce fond d\u2019un bleu profond dans lequel l\u2019\u0153il nage. Mais il y aussi cette fen\u00eatre orange vif, semblable \u00e0 la couleur de la <em>Nature morte au tournesol \u00e0 sa gauche. <\/em>Comme un morceau de soleil, pos\u00e9 comme une brique, au milieu de cette \u00e9tendue. Quant \u00e0 la table, elle semble presque faite de chair : \u00e9paisse, h\u00e9riss\u00e9e par la peinture.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">d) Les illuminations du sud<\/h2>\n\n\n\n<p>Et puis on d\u00e9bouche sur une autre partie majeure de l\u2019exposition : les toiles des paysages du Midi et de l\u2019Italie, en 1954. De Sta\u00ebl les peint notamment \u00e0 partir de croquis, lors du voyage qu\u2019il r\u00e9alise avec sa famille et des amis en camping-car jusqu\u2019en Sicile, en ao\u00fbt 1953. Il en garde les couleurs hallucin\u00e9es du Sud, la mer violette, le ciel vert, les collines jaunes et les temples scintillants dessus. C\u2019est l\u00e0 que se trouve l\u2019\u0153uvre qui sert d\u2019affiche \u00e0 l\u2019exposition, tir\u00e9e de la s\u00e9rie des <em>Agrigente<\/em>. On ne sait m\u00eame plus vraiment ce que l\u2019on regarde : le panneau parle de l\u2019effet de synth\u00e8se de la peinture. C\u2019est bien de cela qu\u2019il s\u2019agit : les lumi\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 ing\u00e9r\u00e9es par l\u2019artiste, et sont rendues de fa\u00e7on synth\u00e9tique et frappante pour l\u2019\u0153il du spectateur. Les faisceaux color\u00e9s donnent l\u2019impression de regarder le paysage comme on regarderait le soleil droit dans les yeux, effront\u00e9ment. Le jaune, joint au rose, permet \u00e0 la peinture de rayonner ; mais le violet apaise et \u00e9quilibre. Au loin apparaissent des formes floues, mirages fascinants et attirants. Mais quand on s\u2019approche, on voit le gris de la toile derri\u00e8re les plages. Cela donne un aspect d\u2019autant plus cru et pur \u00e0 cette lumi\u00e8re qui \u00e9merge directement de la mati\u00e8re de la toile. C\u2019est \u00e0 la fois brutal et doux.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les repr\u00e9sentations de Marseille, dans le large couloir circulaire qui suit, sont aussi de cet ordre, avec les m\u00eames utilisations du violet. Il y a aussi des toiles plus \u00e9nigmatiques comme <em>La route <\/em>(1954), o\u00f9 trois silhouettes noires se d\u00e9tachent de l\u2019horizon o\u00f9 conduit une route blanche, entre une \u00e9tendue noire et une autre beige. Mais surtout, ma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de l\u2019exposition, le <em>Paysage sur fond rose <\/em>(1954). C\u2019est une v\u00e9ritable d\u00e9licatesse. Trois assemblages de formes, recouverte d\u2019un gla\u00e7age bleut\u00e9, flottent comme des \u00eeles dans un bain rose. Il s\u2019en d\u00e9gage de douces \u00e9manations.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-large-font-size\">e) La fin<\/h2>\n\n\n\n<p>On arrive enfin au terme de l\u2019exposition. 1955 est l\u2019ann\u00e9e du suicide de l\u2019artiste. Les toiles se d\u00e9pouillent de leur mati\u00e8re et de leur \u00e9paisseur. Elles se lissent, s\u2019aplatissent. Elles ne sont habit\u00e9es que de noir, de gris, de bleu et de blanc. Je perds vite le sourire qu\u2019avait provoqu\u00e9 le <em>Paysage sur fond rose<\/em>. Les derni\u00e8res toiles de Nicolas de Sta\u00ebl sont tristes. Lors de mes deux passages, j\u2019ai pass\u00e9 tr\u00e8s peu de temps dans cette ultime partie de l\u2019exposition : je tombais certainement de fatigue, d\u2019abord. Mais il est aussi difficile de tomber, apr\u00e8s la joie explosive des lumi\u00e8res du Sud, dans les teintes froides des derni\u00e8res peintures. Ce fut pour moi un peu une douche froide qui me poussa assez vite vers les portes de l\u2019exposition.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"768\" height=\"1024\" data-id=\"319\" src=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_191012-768x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-319\" srcset=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_191012-768x1024.jpg 768w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_191012-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_191012-1152x1536.jpg 1152w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_191012-1536x2048.jpg 1536w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_191012-scaled.jpg 1920w\" sizes=\"auto, (max-width: 768px) 100vw, 768px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Mon tableau pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 de l&rsquo;expo.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" data-id=\"318\" src=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_190747-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-318\" srcset=\"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_190747-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_190747-300x225.jpg 300w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_190747-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_190747-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/20240104_190747-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\"><em>Paysage sur fond rose<\/em>, 1953<\/figcaption><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">En conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Je garde cependant en esprit toutes ces toiles qui m\u2019ont transport\u00e9. Je m\u2019attendais, assez logiquement, \u00e0 passer plus de temps lors de ma deuxi\u00e8me visite sur les peintures auxquelles j\u2019en avais moins consacr\u00e9 auparavant. Mais non. J\u2019ai compris au fur et \u00e0 mesure de ma visite pourquoi j\u2019\u00e9tais revenu : c\u2019\u00e9tait bel et bien pour retrouver celles qui m\u2019avaient manqu\u00e9, de la <em>Composition en noir<\/em> au <em>Paysage sur fond rose<\/em>. Quelle odyss\u00e9e, honn\u00eatement. Malgr\u00e9 toutes les r\u00e9flexions qu\u2019a pu \u00e9veiller en moi cette exposition, c\u2019est bien cet aspect \u00e9motionnel que je retiens. Ce sont ces \u00e9changes, ces conversations avec les peintures, aussi belles et renversantes que bavardes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>En bref, si jamais il reste des places, je vous conseille d\u2019aller voir De Sta\u00ebl. S\u2019il n\u2019en reste plus, j\u2019esp\u00e8re que vous rencontrerez un jour une de ses toiles et que vous penserez un peu \u00e0 mes mots.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"TEASER Nicolas de Sta\u00ebl | Mus\u00e9e d&#039;Art Moderne de Paris\" width=\"500\" height=\"281\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/VjoR_AkElkY?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><figcaption class=\"wp-element-caption\">Le teaser de l&rsquo;expo, sur youtube. 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En quelques mois, je me suis rendu compte que les toiles expos\u00e9es [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":4,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[34,33,11],"tags":[],"class_list":["post-316","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-masterpiece","category-5-10-minutes","category-expo"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/316","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/4"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=316"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/316\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":339,"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/316\/revisions\/339"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=316"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=316"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cinquieme-balcon.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=316"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}